« Lecture et déficience visuelle en bibliothèque »

Le ‘BBF’ publie, ce 12/09/23, une nouvelle contribution intitulée : « Lecture et déficience visuelle en bibliothèque. Un tour d’horizon des éditeurs en grands caractères ». Cette étude est sous licence Creative Commons CC BY SA 4.0, elle est accessible et partageable gratuitement. Une version au format texte numérique du tableau est disponible sur simple demande par email, pour faciliter l’exploration de certains lecteurs malvoyants. Les auteurs espèrent que ce travail contribuera à valoriser un domaine éditorial important et souvent méconnu.

  • Résumé

La présente étude a permis de dresser un panorama, que nous espérons le plus complet possible, de l’édition en grands caractères en France. Sans pour autant viser l’exhaustivité d’un domaine en constante évolution, nous avons compilé sur plusieurs mois, grâce à une veille documentaire organisée et à nos différents réseaux professionnels, une liste structurée qui constituera une aide précieuse pour les familles et professionnels. L’étude met en avant certaines grandes tendances que nous tenterons d’analyser, concernant par exemple le lectorat visé ou le corps de lecture utilisé. Elle illustre surtout le dynamisme d’un domaine éditorial en plein essor, qui nécessite d’être mieux connu et valorisé par les professionnels des bibliothèques.

Introduction

L’édition en grands caractères, en France, est un domaine parfois mal connu et qui connaît une rapide évolution ces dernières années. Si ce dynamisme est une bonne nouvelle et qu’il y a lieu de se réjouir d’une plus grande diversité, à la fois des acteurs et de l’offre éditoriale, il est difficile pour les familles et les professionnels d’avoir une vision d’ensemble d’un domaine en pleine mutation, et le risque est grand de passer à côté d’un éditeur ou d’une collection relativement récente ou de taille modeste.

Notre objectif était donc de donner à voir, de la façon la plus structurée possible, la diversité des éditeurs en grands caractères – ou pour être plus précis, des acteurs de l’édition en grands caractères, puisque dans certains cas le grand caractère ne concerne qu’une collection d’un grand éditeur généraliste, ou que certaines structures qui produisent effectivement des livres destinés à la vente n’ont pas le statut d’éditeur à part entière.

Notre hypothèse était que si certains acteurs historiques étaient parfaitement identifiés car présents dans ce domaine depuis de nombreuses années – voire plusieurs décennies – le récent dynamisme de ce domaine éditorial était sous-estimé et que de nombreux acteurs restaient inconnus des familles et des professionnels, dont nous faisons partie. L’objet de cet article est de répertorier du mieux possible les acteurs existants, et de présenter certaines tendances et caractéristiques propres à ce domaine éditorial. Nous espérons ainsi, d’une part faciliter le travail d’exploration des différents lecteurs malvoyants et professionnels des bibliothèques, d’autre part donner une meilleure visibilité à des éditeurs qui travaillent à un sujet de société essentiel : permettre un meilleur accès à la lecture pour les lecteurs malvoyants.

L’édition adaptée en bibliothèque

Avant de regarder en détail les résultats de cette étude, prenons un peu de recul pour considérer la question de l’édition adaptée.

La loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information, dite loi Dadvsi de 2006 1, a introduit une exception au droit d’auteur en faveur des personnes handicapées, qui permet à certains établissements spécialisés de procéder à des adaptations imprimées de livres (en grands caractères ou en braille) à destination d’un public déficient visuel. Cet accès particulier à l’œuvre littéraire est toutefois soumis à plusieurs conditions :

  1. il ne doit pas exister d’édition commerciale répondant au besoin précis du bénéficiaire ;
  2. la consultation de l’œuvre adaptée est strictement réservée au bénéficiaire de l’exception ;
  3. le bénéficiaire doit se rapprocher d’une structure en capacité de répondre à sa demande. On le voit, la démarche n’est pas si évidente, et l’adaptation réalisée en grands caractères souvent très éloignée des standards de l’édition. Il s’agit bien de remédier à un manque éditorial.

Revenons à présent aux bibliothèques. Comme l’exprime la loi de 2021 relative aux bibliothèques 2 : « Les bibliothèques […] ont pour missions de garantir l’égal accès de tous à la culture […] Elles en facilitent l’accès aux personnes en situation de handicap […] elles garantissent […] la diversification des publics et l’exercice de leurs droits culturels ». Et il semble aujourd’hui difficile de parler d’inclusion pour les 1,5 million de lecteurs déficients visuels en France sans être en capacité effective de proposer quelque chose d’aussi évident… qu’un livre imprimé. Parcourir un rayon, feuilleter des livres et faire son choix : ce que souhaite le lecteur déficient visuel n’a rien d’exceptionnel. Il se heurte pourtant à plusieurs difficultés, l’une des principales étant la méconnaissance, par les professionnels des bibliothèques, de la diversité des éditeurs en grands caractères : diversité formelle (taille de caractères, etc.) et diversité éditoriale. C’est cette double diversité que nous allons illustrer avec cette étude.

Méthodologie

Le critère que nous avons retenu est simple : recenser les éditeurs spécialisés dans la production et la vente de livres en corps 16 ou supérieur. Nous avons donc écarté toutes les structures médico-sociales de type centre de transcription ou associations, qui réalisent effectivement des adaptations de livres en grands caractères mais pas dans un but de commercialisation, et répondent souvent à la demande d’un bénéficiaire précis 3.

Nous avons toutefois fait une exception à notre critère pour certaines structures, peu nombreuses, qui produisent et vendent des livres en bigraphisme (braille et/ou grands caractères), sans avoir le statut d’éditeur à part entière. Précisons tout de suite, avant d’aborder la question des méthodes de recensement utilisées, que ce recensement n’est peut-être (sans doute) pas exhaustif, et qu’il est difficile de rester à jour dans un domaine qui évolue sans cesse, plus encore de réunir des informations sur un secteur relativement confidentiel de l’édition. Que les acteurs de l’édition en grands caractères que nous aurions oubliés ici nous en excusent, et qu’ils n’hésitent pas à se faire connaître. Précisons également que certains des acteurs cités sont des professionnels avec lesquels nous avons des liens réguliers, notamment de par notre domaine d’intervention commun autour de projets dans le champ de la malvoyance.

Comment avons-nous procédé concrètement ? Nous avions la connaissance empirique, au fil de plusieurs années de travail, de différents éditeurs en grands caractères. Puis nous avons trouvé quelques listes recensant des éditeurs en grands caractères : incomplètes car souvent structurées autour d’un centre d’intérêt (par exemple l’édition jeunesse), dépendantes de choix d’acquisitions (catalogue de bibliothèque), ou simplement qui ne sont plus à jour et n’incluent que des acteurs anciens. Ces listes ont toutefois été des ressources précieuses, et en les croisant nous avons réuni une grande partie des informations nécessaires.

Les principales listes qui nous ont servi sont les suivantes (par ordre alphabétique) : le site des Bibliothèques de la ville de Paris 4, le site des Bibliothèques de Vendée 5, le Catalogue collectif de l’édition adaptée 6, le padlet Caractères agrandis du CTRDV 7, le site des Éditeurs atypiques 8, le site Édition jeunesse accessible 9, et le catalogue de la Librairie des grands caractères 10. À noter qu’il ne s’agit souvent pas de listes d’éditeurs en grands caractères mais de listes d’éditeurs au sein desquelles nous avons pu appliquer le critère de recherche « grands caractères ».

Dans un second temps, nous avons consulté et référencé les sites web de ces éditeurs, ou consulté des ouvrages imprimés, ce qui nous a permis de compléter les différents critères de notre étude : lectorat, corps de lecture, typographie. Dans le tableau des données, NC indique une information « Non communiquée » par le site web de l’éditeur et que nous n’avons pas trouvée par ailleurs. Nous avons scindé les éditeurs en deux catégories (grands caractères ou bigraphisme) pour plus de clarté et les avons classés par ordre alphabétique au sein de chaque catégorie (figure 1).

Illustration

Figure 1. Tableau synthèse de l’étude. (Nous mettons à disposition ce tableau gratuitement, sous licence CC BY SA 4.0.)

Résultats et discussion

Nous avons relevé 22 éditeurs en grands caractères et 8 éditeurs en bigraphisme (braille et/ou grands caractères), soit 30 acteurs.

Les 22 éditeurs en grands caractères sont clairement orientés vers un lectorat adulte (86 %) – sans doute majoritairement un public dont la perte de vision est liée à l’avancée en âge, avec une pathologie de type dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) par exemple – en opposition avec les 8 éditeurs en bigraphisme, avec des catalogues très majoritairement tournés vers le secteur jeunesse, malgré quelques exceptions.

Cette tendance générale masque toutefois une grande diversité éditoriale qui apparaît nettement à la consultation des sites des éditeurs : du roman classique à l’édition de textes religieux, en passant par l’histoire du communisme, il est tout à fait possible de sortir du genre du roman de terroir, souvent associé à la littérature en grands caractères. Les éditions de La Loupe et les éditions Voir de Près offrent par exemple une grande diversité d’offre éditoriale, à la fois en termes de public et de genre.

L’usage pour le texte du corps 16 est le plus répandu (63 %), mais une proportion non négligeable (40 %) des 22 éditeurs propose le corps 20 ou supérieur. Tout comme dans l’édition classique, les livres pour enfants utilisent plus volontiers des tailles de texte plus grandes, étant moins contraints par les problématiques d’encombrement et de longueur du texte. Les éditions RueLaplace et les éditions Voir de Près offrent par exemple une étendue assez remarquable de tailles, avec autant de collections correspondantes.

L’usage de caractères typographiques sans empattement est majoritaire (63 % de l’ensemble des éditeurs) ; c’est une pratique établie dans les centres de transcription et qui se retrouve dans les pratiques des éditeurs. Une majorité (68 %) des éditeurs à utiliser une typographie sans empattement utilise, ponctuellement ou de façon systématique, du Luciole, police de caractères développée spécifiquement pour les lecteurs déficients visuels.

Certaines informations sont manquantes dans notre tableau (NC), sans que cela ne puisse changer de façon importante les grandes tendances décrites ici. D’autres critères, concernant notamment le papier, pourraient venir enrichir cette étude à l’avenir.

Un cas concret : la médiathèque du Rize à Villeurbanne

Notre situation géographique nous a amenés à développer un lien particulier, concernant la question de l’édition adaptée, avec la médiathèque du Rize à Villeurbanne. Nous résumerons ce lien avec la médiathèque par deux approches complémentaires : donner à voir et donner à savoir.

Donner à voir, c’est montrer au public de la bibliothèque que l’édition adaptée existe. Cela peut prendre la forme d’événements culturels complexes (l’exposition Tacti’Jeux sur des livres tactiles au printemps 2023 en est un exemple 11) mais aussi d’actions extrêmement simples, comme la mise en avant du rayon en grands caractères par une signalétique plus lisible et visible. Dans le cas du Rize, nous avions par exemple suggéré à l’équipe, il y a de cela quelques années, de changer de place le rayon en grands caractères pour le rendre plus visible, et lui offrir un emplacement mieux éclairé. C’est ce qui a été fait à l’occasion d’une réorganisation de la bibliothèque et cela a permis, très simplement, de donner à voir ce rayon auparavant largement ignoré des visiteurs. Cela facilite l’accès aux lecteurs malvoyants mais aussi, et c’est très important, cela permet au lecteur clairvoyant de se dire : « Tiens, ce rayon existe, je pourrais peut-être en parler à telle personne de mon entourage ».

Donner à savoir, c’est fournir aux professionnels de bibliothèques les clés pour accueillir et conseiller le public déficient visuel. Nous proposons en ce sens des temps de partage de connaissances, comme la conférence « Penser le livre pour les lecteurs déficients visuels » organisée au Rize en mai 2023. Un lecteur déficient visuel qui ne trouve pas ce qu’il vient chercher – et pour qui les déplacements dans ce type d’environnement occasionnent souvent une fatigue importante – ne reviendra pas dans la bibliothèque. Cela implique, pour le professionnel qui va l’accueillir, d’avoir connaissance de ce que nous évoquions : l’existence d’une diversité éditoriale (ne pas proposer uniquement des romans de terroir) et d’une diversité formelle (un lecteur qui ne parvient pas à lire en Times corps 16 pourra peut-être lire en Luciole corps 20). « La sensibilisation et la formation des agents » sont le premier facteur clé de réussite cité dans le rapport 2017 du Crédoc, Lecture publique et publics empêchés 12.

Conclusion

L’édition de livres en grands caractères, en France, est un domaine qui a connu de récentes évolutions, dans un contexte dynamique marqué notamment par le lancement de la Librairie des Grands Caractères en janvier 2021. Loin des discours majoritaires de ces dernières années, où le numérique était souvent présenté comme la solution toute trouvée à la question de la malvoyance, l’intérêt pour le livre classique ne se dément pas, et c’est tant mieux. Qu’un lecteur malvoyant puisse avoir le choix entre papier et numérique, tout comme un lecteur clairvoyant, devrait être une évidence tant les avantages du papier sont nombreux.

Nous avons donc souhaité donner aux familles et aux professionnels des bibliothèques une vision d’ensemble de ce domaine en pleine mutation, pour leur permettre de mieux l’appréhender et mieux l’explorer. Rappelons tout de même, au regard du principal critère de notre étude, que le choix d’un livre en grands caractères ne se fait pas seulement en fonction de la taille du texte : le choix de la police de caractères, le papier, la mise en page, la qualité d’impression, le poids du livre, etc. ont également une grande importance pour la lecture. Un travail de sensibilisation et de formation reste sans doute à faire concernant tous ces paramètres, auprès des lecteurs comme des professionnels, et c’est l’étape suivante de notre travail. Saluons là aussi le dynamisme du secteur, et les récents documents de sensibilisation créés en ce sens par Mes Mains en Or (guide Handi’Zoom, 2019 13), la Librairie des grands caractères (guide Lecture et Malvoyance, 2022 14), Les Amis des Grands Caractères (guide 7 clés pour une lecture fluide et accessible, 2023 15) ou le collectif des Éditeurs atypiques (fiche Livre en Grands Caractères, 2023 16).

Référence bibliographique

Jonathan FABREGUETTES et Muriel VILLARD, « Lecture et déficience visuelle en bibliothèque : un tour d’horizon des éditeurs en grands caractères », Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 12 septembre 2023.
En ligne : https://bbf.enssib.fr/matieres-a-penser/lecture-et-deficience-visuelle-en-bibliotheque_71503

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